Macron à la NRF: ouvrons les guillemets!

Emmanuel Macron est le champion incontesté d’une novlangue libérale et tellement libérée qu’elle en devient mythique. Je m’explique: élevé hors sol, entre les salles de classe d’un lycée privée, les bancs de l’ENA et les couloirs parisiens du pouvoir, loin des préoccupations et des problèmes des gens qu’il est sensé gouverner, Macron accumule les formules rhétoriques creuses. On se souvient tous du meeting de Paris en décembre 2016 à une période où il ne remplissait pas les salles. « Moi, je le porterai dans la durée, je le porterai jusqu’au bout. Mais maintenant, votre responsabilité, c’est d’aller partout en France, pour le porter, et pour gagner ! Ce que je veux, c’est que vous, partout, vous alliez le faire gagner ! Parce que c’est notre projet ! » Ça manquait d’affect dans le contenu, cette affaire! Et cette hystérie tardive en fin de meeting lui a tenu lieu d’émotion. Ça s’est bien calmé par la suite. Sur les plateaux TV et à la tribune, il continue à manquer de panache. Sa force de conviction est faible malgré ses cours de théâtre. On ne se montrera pas partial en disant que le garçon manque de charisme.

Dans un entretien à La Nouvelle revue française (la NRF quoi!) qui doit paraitre en mai et qu’on tachera de se procurer, une « prestigieuse revue littéraire » (pour le JDD en tous cas qui commet dans ce compte-rendu sur le web deux coquilles grotesques), Macron évoque son rapport à la littérature et l’aspect « romanesque » de la vie politique. Autant vous prévenir qu’il va y avoir pléthore de guillemets.

« Par romanesque, j’entends une redécouverte au sens tragique : une perception non point du réel mais dramatique, c’est-à-dire posant la question du sens. »

En ce moment même, vous êtes sûrement en train de pratiquer ce que j’appelle la mythification subie: Vous essayez de raccrocher des bouts de réel à tous ces vocables fumeux et flottants. Nul doute que les lecteurs de la NRF feront de même mais avec plus de succès sans doute car pour ne pas passer pour un imbécile, on cherche souvent du sens à ce qui finalement est mal énoncé… ou juste creux. S’il s’agit de dire qu’il trouve dans le roman des raisons de faire de la politique, pourquoi ne pas le formuler ainsi? Mais j’imagine que sa pensée est plus complexe comme d’habitude et que par perception dramatique, le pseudo-président-philosophe entend une perception téléologique, c’est à dire avec une finalité et donc une direction, et donc un sens obligatoire sur lequel il se poserait des questions à travers le romanesque. On n’est pas plus avancé.

« Les Français sont malheureux quand la politique se réduit au technique, voire devient politicarde. Ils aiment qu’il y ait une histoire. J’en suis la preuve vivante! Je suis très lucide sur le fait que ce sont les Français et eux seuls qui m’ont ‘fait’ et non un parti politique »

En d’autres termes, l’élu est le fruit d’un gigantesque story telling médiatisé que les Français ont gobé.

« En réalité, je ne suis que l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque : cela ne se résume pas en formules, mais c’est bien cela le cœur de l’aventure politique. En somme, on est toujours l’instrument de quelque chose qui vous dépasse ».

Je partage bien évidemment (mais en partie seulement) cette dernière proposition: ça s’appelle le déterminisme, historique ou pas, et de Spinoza à Bourdieu, en passant par Marx, Lacan et Lordon, on vous le confirmera. La personne est le jeu d’organisations sociales et de mouvements historiques plus vastes que l’histoire individuelle. Mais de là à oser avancer que l’actuel président aurait été élu par un goût des Français pour le romanesque… whouah! Moi, j’y vois plutôt l’irrésistible ascension d’un bourgeois pâlichon sans états d’âme ni empathie, porté par un petit groupe de grosses fortunes qui recherche le monopole sur tout, marchandise et pensée.

Ce garçon est carrément touché… et pas par la grâce…

Certaines ménagères ont certes voté pour son look propre sur lui mais le peu de gens qui l’ont placé devant la pyramide du Louvre, l’ont fait pour faire barrage au FN et ça n’a rien de romanesque. S’il avait su qui le poussait au cul, ils auraient peut-être hésité: personne n’aurait donné un seul bulletin pour Gattaz! Et c’est pourtant lui qui a été élu.

On quitte donc le mythe pour le mensonge délirant et contradictoire. La parole mythique est quotidienne, le délire est réservé à un petit nombre de patients.

« Si la politique se résumait à cette sorte de chimie qui fait son œuvre comme si de rien n’était, je ne serais pas là »

Macron peut donc se présenter comme « une aberration » dans le système politique traditionnel. En science, une anomalie remet la théorie en cause. L’élu confirme donc que le système n’est plus à jour et que lui, l’aberration, incarne le changement de paradigme… ou qu’il symbolise le grand n’importe quoi de l’élection présidentielle, une formule pseudo-démocratique usée jusqu’à la corde dont il abuse pourtant à outrance.

Là où ça devient drôle, c’est dans le « choix » des oeuvres qui ont construit le jeune Macron: Colette et Giono à l’enfance, Gide et Camus à l’adolescence, puis Proust et Céline encore après.  Il se « sépare pas de l’édition du théâtre de Molière illustrée par Dubout » (j’en ai une édition, c’est du beau volume!) et qui est « accompagné de bien d’autres écrivains français et bien sûr étrangers (on a corrigé les deux coquilles du JDD), en particulier ces romanciers sud-américains que j’aime tant comme Garcia Marquez ».

Voilà bien l’homme de son « en même temps »! Difficile de savoir ce qui est vrai ou pas dans cette affichage de contrastes. Le grand écart Proust et Céline, c’est au passage un cliché absolu et sans imagination chez les littéraires. Encore un bel effort de disruption quand même! On tire tous azimuts pour déstabiliser l’interlocuteur qui perd ses repères… sauf que c’est du Lagarde et Michard, un choix sans originalité aucune. Conservateur… jusqu’à Garcia Marquez, prix Nobel, mais que j’aime beaucoup tout de même. J’ai même l’impression que le terme « épique » qu’on associe souvent à Cent ans de solitude, c’est celui que Macron cherchait tout à l’heure.

« Tout cela construit un cadre sensible et intellectuel qui demeure et qui influence le regard qu’on porte sur le monde « 

Quel bon élève! Sauf que c’est d’une platitude désincarnée, de celles qui font quitter les cours de français avec l’envie d’aller écouter les paroles de Noir Désir ou de Didier Super. Et puis, faudra qu’il nous explique ce qu’il a gardé de Proust et ce qu’il a gardé de Céline au niveau de la vision du monde… et du style!

« Cela fait des décennies que le pouvoir politique est sorti de l’émotion populaire. »

C’est sûr, on n’a pas fréquenté les mêmes meetings. Son « parce que c’est notre projet » vide de sens n’a provoqué que le rire des internautes. Alors il a essayé de se rattraper avec la mort Johnny Hallyday. 

« J’ai passé une nuit à l’écrire en sachant parfaitement que ce discours ne servirait à rien, que les gens n’en voulaient pas et surtout pas d’un discours du président de la République!… la foule n’attendait pas un discours officiel, elle était dans l’émotion brute du moment. C’est cette émotion que j’ai partagée avec la foule. Rien d’autre. Les gens ne vous reconnaissent comme un des leurs que si vous prouvez que vous êtes capable de partager leur émotion. »

Le garçon découvre l’empathie avec la foule… mais du haut des marches, derrière son micro, loin du vrai public. Plus bidon, tu meurs! Et comment prouver une émotion? On la ressent en écoutant Johnny. Ou pas. Mais on ne prouve rien aux gens pour ce qui est de l’affect. Ça, c’est du pur populisme, mon ami! Faire croire qu’on ressent les mêmes aspirations profondes que les gens qu’on entend mener dans une bataille politique ou dans un élan national… Mieux qu’on s’en pense l’incarnation… à un moment solennel durant 11 longues minutes d’un discours bourré de clichés, aussi plat qu’un sermon d’évêque de Lisieux. Tu as bien de la chance, mon garçon, qu’on ne t’aies pas sifflé ce jour-là!

« Je suis paradoxalement optimiste pour l’Europe »

« L’Europe redevient tragique » 

« Ce vieux continent de petits-bourgeois se sentant à l’abri dans le confort matériel entre dans une nouvelle aventure où le tragique s’invite. Notre paysage familier est en train de changer profondément sous l’effet de phénomènes multiples, implacables, radicaux. Il y a beaucoup à réinventer. Dans cette aventure, nous pouvons renouer avec un souffle plus profond, dont la littérature ne saurait être absente ».

Les phénomènes multiples, implacables, radicaux, c’est la loi du marché, la soif de profit et le cannibalisme du capital. Et le tragique de la chose, c’est son inéluctabilité. Il n’y a pas le choix, les amis! Et donc le chantre du libéralisme est optimiste dans une organisation économique qui ne demande que ça!

En d’autres termes, Macron dit: « Secouez-vous, bande de nantis! Sortez de votre train train! En avant vers l’aventure! » Mais il enrobe car cette fois-ci, c’est pas le public à Jojo qu’il vise mais les littéreux de Saint-Germain-des-Prés. Pour ce qui des petits-bourgeois à l’abri, c’est tout de même son électorat de start-upper et de notables frileux.

Il semblerait toutefois que Macron n’ait pas tout oublié du philosophe Paul Ricoeur dont voici deux citations hors contexte. Il se garde bien toutefois de le citer dans l’interview. C’est nous qui le convoquons.

« À trop parler de marché, on devient vite celui qui préconise la seule logique marchande et favorise l’acteur capitaliste. » Paul Ricoeur

« On est l’esclave de la représentation de la société en fonction de la seule organisation capitaliste des biens marchands. » Paul Ricoeur

Le technocrate de l’Élysée essaie donc de se la jouer Rastignac à la fin du Père Goriot de Balzac.  « A nous deux, Paris! » La force du destin! l’appel de l’histoire! et tout le barnum d’une littérature fanée entre romantisme et arrivisme.

En marche, d’accord… mais pour aller où? Se jeter dans la gueule du loup en bêlant? C’est vrai que le tapis roulant qui nous amène vers l’abattoir s’accélère mais faudrait pas mettre la littérature dans le coup! Pompidou se régalait de poésie en sortant de chez Rothschild, Giscard est entré de force à l’Académie Française, Mitterrand aurait dû faire romancier, Chirac a été créé par Audiard, Sarkozy a trébuché sur la Princesse de Clèves, Hollande…eh bien Hollande… rien. Alors Emmanuel Macron, laissez la littérature tranquille! Elle ne vous a pas fait! Elle ne vous a rien fait non plus! Vous êtes le produit d’une histoire on ne peut plus classique chez les bourgeois! Vous incarnez en fait un vieux monde issu du XIXème siècle! Soyez un grand serviteur du capital! Et soignez-vous! avant qu’on ne vous place de force dans un CHS…

Annexes

Dès mai 2017, Adriano Segatori dressait le profil psychiatrique du « psychopathe ».

On vous renvoie aussi à un article très fouillé sur la construction du candidat Macron de Louis Calaferte.

Ça cause... Ça cause... C'est tout qu'est-ce que ça fait... ;)