La plus-value en folie

La propriété mise à nu (8ème partie)

L’humain ne se contente pas de fabriquer, d’acquérir, d’échanger ou de voler des biens matériels. Il a aussi des vues sur le moins tangible, pas nécessairement immatériel, mais difficilement quantifiable et par conséquent ouvert à la spéculation la plus irrationnelle. L’Église ne vend plus d’indulgences mais le commerce des cierges continue. Toutefois c’est dans le domaine des arts que la plus-value fait rage et que les cours flambent.

Capitaliser sur l’unique

Le capitalisme exploite tout ce qui lui permet de faire de l’argent. Et les marchands ont vite compris qu’ils pouvaient en faire beaucoup avec les oeuvres d’art. Rares, voire uniques en leur genre, certaines font l’objet de spéculation sur un marché délirant, entretenu par le désir de distinction de la grande bourgeoisie collectionneuse par souci d’investissement et facile à berner sous ses airs fourbes. Bernard Arnault et François Pinault, pour ne citer que les plus benêts parmi les requins, cherchent à nous en mettre plein la vue avec des croûtes surfaites et des installations bidons dans des fondations où ils blanchissent l’argent soustrait à la caisse de communauté, avant de rafler la mise en faisant payer un droit d’entrer à des visiteurs à qui on n’a pas manqué de faire l’article sur les médias que possèdent ces charmants mécènes. Ils escroquent la société française à tel point qu’en plus, elle leur dit merci pour leur désintéressement.

Warhol et Koons quant à eux ne sont que des arnaqueurs pour gogos pleins aux as. Yves Klein a fait le malin en brevetant son bleu. Ben se vend en gadgets. Picasso signe (même mort) des monospaces informes chez Citroën.

On a accordé des plus-values faramineuses à des trucs pas toujours dénués d’intérêt non plus mais sans relation aucune avec le travail fourni: l’aboutissement en aura été l’art conceptuel, copie conforme de l’arnaque de la vente sur plan d’un appartement sur la Costa Brava. Le travail est dans le montage de l’arnaque, pas dans sa réalisation. Les critiques d’art rejoignent les économistes dans la partition pour pipeau.

On renvoie à Franck Lepage pour une démolition au marteau-piqueur des dérives de l’art contemporain.

Les performances et le street art chamboulent la notion de propriété intellectuelle et artistique. D’un côté, une prestation éphémère qui peut éventuellement être filmé par le premier smartphone qui passe. De l’autre, une oeuvre populaire illicite qu’on peut photographier à loisir et que l’artiste ne revendique qu’au risque d’une sanction pénale. On est à l’opposé du copinage institutionnel des FRAC par lesquels l’argent public et de généreux mécènes encouragent « certains » artistes finalement pas trop dérangeants à continuer de nuire.

Restent les maitres du passé. Là encore, c’est le règne des experts et des gros sous, mais aussi des faussaires et des dupes. La subjectivité des soi-disants connaisseurs est sans bornes, les critères des amateurs bien fragiles et l’univers des cotes particulièrement opaque, fisc oblige.

On riait des vieilles dames qui faisaient encadrer des couvercles de boites de chocolats et on pourrait se moquer allègrement des caves milliardaires qui paient le prix fort pour… pour quoi au juste? Au Qatar, on achète un Gauguin comme on investit dans un club de foot. Le pétrole n’est pas une énergie renouvelable, la connerie si.

Faut-il crier au scandale?

Lors de la manif de septembre 2017, j’ai eu une conversation intéressante avec un monsieur d’un âge certain et nous évoquions, je ne sais plus part quel biais, le prix indécent des oeuvres d’art. Sa position m’a surpris: « Il n’y a déjà pas assez de place dans les musées pour exposer tous les fonds publics. Alors qu’on laisse les bourgeois, les banques et les entreprises du CAC 40 jouer sur le marché de l’art! » C’est un point de vue comme un autre sur un monde qui perd le sens des valeurs à cause de l’argent.

Parce que je le vaux bien…

A travers le vintage, le collector (pressage original ou édition de luxe) ou le story telling (le mythe), certains objets plus ordinaires qu’une  toile, une sculpture ou une installation prennent une valeur bien supérieure à leurs homologues d’usage par une simple ruse de marketing. Leur prix n’est plus fonction du travail qu’ils contiennent et qui est le même que pour un objet ordinaire. Comme pour l’oeuvre d’art mais dans des ordres de grandeur moindres, il fluctue avec la demande artificiellement suscitée par le boniment. C’est le timbre rare fabriqué en série limitée, la Laguiole attitude ou plus prosaïquement, le maillot de foot floqué. Le collectionneur, le snob et le fan sont prêts à payer à la hauteur de leur désir. Stimulez-le et le prix monte.

Le phénomène touche aussi le supporter désargenté et le principe est aussi futé que perfide. Pourquoi posséder ce que tout le monde a quand j’ai déjà ce dont j’ai besoin? A défaut d’unique parce qu’on n’est pas tous Crésus, il me faut le modèle que ceux de ma classe, de mon milieu ou de ma tribu doivent s’offrir. Et voilà comment j’arrive à payer 140 euros un malheureux maillot de foot qui ne ressemble à rien.

Ça marche aussi avec la brosse à dent Philippe Starck et la fourchette Guy Degrenne. Le design, c’est à dire l’injection de l’ergonomique et du beau dans l’objet de grande consommation, permet à la valeur ajoutée de flamber… et au commerçant malin de faire son beurre. Il donne l’illusion du qualitatif et de la distinction (au sens bourdieusien du terme) à grande échelle, ce qui est une contradiction dans les termes pour peu qu’on coupe les cheveux en quatre comme on aime le faire ici. Et cette illusion se paye cash. Caressé dans le sens des affects joyeux, le passionné ronronne et ne rechigne pas à la dépense. Quand on aime, on ne compte pas.

Le commerce sait donc monnayer l’immatériel, ce supplément d’âme qui différencie le produit banal de l’article remarquable, et qui pousse à la consommation et donc à l’expansion du capitalisme. Mais ça ne suffit pas à la voracité de ce dernier et la colonisation de l’immatériel va beaucoup plus loin encore. En même temps que le marché de l’art et du design, est apparue la culture de masse.

De la veillée au guichet

Le conte qui s’offrait lors de la veillée ou que nos parents nous racontaient avant de dormir se comptabilise aujourd’hui en millions d’entrées (ou de connexions pour Netflix). L’industrie du cinéma américain s’est emparée de nos imaginaires collectifs. Walt Disney a ainsi pillé les récits des vieux mondes, Hollywood a volé les légendes anciennes et rachète à prix d’or tout ce qui pourrait faire un bon scénario. D’un autre côté, le monde entier a soupé des westerns, des policiers et des films de guerre produit par les majors.

Via le livre d’abord, et cela dès Gutenberg, puis les spectacles, la photographie, la bande-dessinée, le cinéma, les séries, les jeux vidéos, les retransmissions, la musique en ligne ou sur support vinyle, la culture dans son acception la plus restreinte a été matérialisée, dupliquée et régie par des règles du copyright ou du droit d’auteur. Comme pour le brevet industriel, elle s’exerce sur ces critères très subtils avec des réflexions et des procès riches en arguties.

Pour résumer, disons que si j’achète un DVD, j’ai le droit de le regarder en famille mais pas celui de le diffuser en public dans un but lucratif: usus oui, fructus non, sauf à racheter les droits, ou du moins à m’acquitter d’un droit d’exploitation. Je peux donc en avoir l’usage à volonté et le voir autant de fois que je veux mais pas le profit. Je peux le revendre sur un vide-grenier au prix que je négocie. Mais cet abusus est réglementé car je ne peux rien en extraire sans l’accord de son créateur. La reproduction est considérée comme un acte de piraterie au regard de la loi, le photocopillage tue la création et les exploitants se cachent derrière la protection des créateurs pour crier au plagiat dès qu’il y a des sous à ramasser.

On distinguera donc le droit moral qui reconnait notamment à l’auteur la paternité de l’oeuvre et le respect de son intégrité. En France, il est perpétuel, inaliénable et imprescriptible. On retrouve l’idée d’abusus à ceci près que la propriété intellectuelle est issue de l’esprit.

Pour ce qui est des droit patrimoniaux, ils confèrent un monopole d’exploitation économique sur l’œuvre, pour une durée variable selon les pays au terme de laquelle l’œuvre entre dans le « domaine public ».  On est là dans la partie fructus.

Quant à détourner l’oeuvre, en faire un remake, un cover ou une parodie, c’est encore une autre histoire d’intégrité dont nous auront l’occasion de reparler dans le volet suivant.

Pour illustrer tout cela, on lira avec intérêt l’épopée pécuniaire de J. K. Rowling.

Et on peut constater que ça ne plaisante du côté de l’OMPI, tant il y a de pognon en jeu.

Du point de vue du créateur, la reconnaissance de paternité est une protection certes mais on peut aussi y voir un abus de propriété.

En 1989, Régine Deforges est accusée de plagiat par les héritiers (et surtout ayant-droit et avocats cupides). D’abord condamnée pour contrefaçon, La Bicyclette Bleue ne sera finalement pas retenue comme ouvrage plagiaire, quatre ans plus tard, les juges ayant estimé que la trame d’Autant en emporte le Vent ne faisait pas preuve d’une originalité suffisante pour être brevetée. Heureusement que les Sionistes n’ont pas déposé de brevet pour la Bible.

Il est peut-être temps aussi que Tintin (Hergé est mort en 1983) tombe définitivement dans le domaine public alors que l’institut Jean Gagnepain (disparu en 2006) propose déjà au téléchargement gratuit tout ce qu’il a publié. La classe d’un esprit éclairé d’un côté, la cupidité sordide d’un Nick Rodwell de l’autre. On prendra position plus tard sur ces histoires d’héritage.

Guerre des mondes   

A travers tous ces exemples, on aura compris que la propriété, et plus particulièrement la propriété intellectuelle, si elle est inhérente à la personne, ne peut exister sans les organismes d’enregistrement et de protection de ces droits d’auteurs et de ces brevets. OMPI, INPI, SACEM et autre SACD s’efforcent d’assurer le respect de la réglementation entre créateurs et industriels de la culture, les seconds cherchant à minimiser les dépenses que représentent la rémunération des premiers.

Les producteurs de cinéma, c’est à dire les leveurs de fonds pour les cinéastes, se sont parfois immiscés dans le processus créatif des film. Ils achètent les droits, font écrire le scénario et ensuite tourner par des mercenaires de la caméra.

Pour le Mépris, Jean-Luc Godard rusera avec le cul de Bardot pour se jouer de ses producteurs américains qui charcuteront tout de même le film (voir section tournage sur Wikipédia).

Autre cas d’école: Yamasaki qui n’est pas tout à fait un film de Luc Besson.

Dans ce cas, qui est encore le propriétaire intellectuel du film? Pas l’auteur dont l’éditeur a vendu ses droits, pas le scénariste qui l’adapte, pas le director qui porte bien son nom en anglais. C’est en fait, au producteur, c’est à dire à l’investisseur, qu’incombe le final cut. On en revient à l’ingénieur qui renonce dans son contrat d’embauche à une quelconque propriété sur ce qu’il invente dans le cadre de son travail. Ce sont d’ailleurs les compagnies qui déposent les brevets en leur nom propre.

On rassemble par ailleurs sous le terme de propriété intellectuelle aussi bien la propriété littéraire et artistique que le brevet d’invention, le certificat d’obtention végétale, la marque commerciale, le nom de domaine ou l’appellation d’origine. On n’est pas dans l’immatériel total en ce sens que c’est l’oeuvre résultante, fixée sur un support, qui est protégée et non les informations ou les idées qui y sont contenues.

De même si le parfumeur est propriétaire du liquide vecteur du fumet, l’odeur elle-même ne lui appartient pas si on est arrive à la produire par un autre biais. Mais la contrefaçon va jusqu’au conditionnement (flacon, logo et boite), élément essentiel de la survaleur en matière de luxe.

Le terme même de propriété intellectuelle peut être contesté comme Richard Stallman ou Albert Jacquard l’ont fait en parlant d’escroquerie sémantique. On reviendra plus longuement sur cette autre manière d’aborder le problème.

Batailles de royalties

Dès que la création fait intervenir le collectif, le conflit est inévitable d’autant que l’intérêt fiancer est en jeu, et corrélativement un partage des droits et donc, la loi, doivent intervenir. Si c’est l’osmose qui mène les groupes de musique au meilleur de leur production, ce sont les dissensions internes et les batailles d’egos qui entrainent leur séparation. Rien de neuf sous le soleil. Cela a été le cas des Beatles, groupe pop mythique par excellence.

La quasi-totalité de leurs chansons sont signées Lennon-McCartney. Sur Abbey Road, seuls deux titres sur dix-sept sont attribués à Harrison et un seul à Ringo Starr. Sans le producteur George Martin et son oreille magique, ni cet album ni le son des Beatles n’aurait atteint de tels sommets artistique: mais la paternité d’une chanson se calcule au premier jet, si je puis me permettre. Seuls parolier et compositeur se retrouvent à la signature du titre.

Mais la bizarrerie va plus loin. Ou plutôt la cocasserie car en voulant échapper au fisc britannique, les Beatles se sont retrouvés en partie dépossédés de leurs créations, notamment via Michael Jackson et Sony. Cela dit, on ne peut pas les plaindre vu qu’ils se sont comportés comme le premier petit bourgeois venu en cherchant à échapper à l’impôt: fallait pas compter sur eux pour changer les mauvaises habitudes! Le showbiz a rarement été un lieu de progressisme politique. On y fait la foire et la charité, pas la révolution.

« Ce qui n’est vraiment pas agréable quand je suis en tournée, c’est que je dois payer pour avoir le droit de jouer mes chansons. A chaque fois que je joue « Hey Jude » je dois payer quelqu’un. »

Paul McCartney

Qu’on ne s’inquiète pas non plus pour eux: les deux Beatles encore en vie et leurs héritiers sont à l’abri du besoin mais McCartney a tout de même lancé une procédure pour récupérer les droits sur certaines de ses propres chansons, co-signées avec Lennon. On vous passe les chiffres mais tout ça se facture en millions de dollars dont les intermédiaires juridiques font leurs choux gras.

Le profit financier gangrène donc tout ce qu’il touche. Les gros rapaces mangent les petits rêveurs. Les gagne-petit grappillent tout ce qu’ils peuvent et le plus comique d’entre tous est sans aucun doute Thomas Thévenoud, victime de phobie administrative, qui protège sa marque de pathologie fantasmagorique avec un dépôt à l’INPI.

Triste monde, me direz-vous, où les artistes deviennent des hommes d’affaires et où il faut prendre un avocat avant d’avoir un trait de génie. Ne soyons toutefois pas si pessimistes. La propriété peut aussi être envisagée sous un angle non commercial, celui du partage. Et ce sera le thème de notre prochain volet.

La propriété mise à nu (fin de la 8ème partie)

Ça cause... Ça cause... C'est tout qu'est-ce que ça fait... ;)