La pathologie du gulo gulo

La propriété mise à nu (7ème partie)

« On imagine trop la société comme une société de gavage, de surconsommation ; or si on veut que la société soit une société d’hommes, il faut que cela soit une société de gens qui s’auto-rationnent. »  Jean Gagnepain, 8 leçons p163

Le gulo gulo, c’est le pseudo rigolo du glouton. Mais attention, c’est loin d’être un bisounours. Malgré son look sympa et pataud, c’est un redoutable prédateur. Il bouffe un peu de tout, s’attaque à plus gros que lui et malheur à celui qui cherche à lui voler sa proie, même si c’est une charogne: renoncer à satisfaire son insatiable appétit n’est pas dans sa nature. Le gulo gulo est tellement hargneux qu’il n’a peur de rien ni d’un ours ni d’une meute de loups. Ses muscles masticateurs broient les os sans difficulté et il en extrait la très nutritive moelle. C’est une vraie plaie pour les trappeurs dont il saccage fréquemment les cabanes à la recherche de nourriture. Comme tout animal, il a le sens de l’intérêt: pour une satisfaction plus grande, il peut attendre et sacrifier un premier plaisir mais d’une manière générale, il bâfre tout ce qui passe à portée de mâchoire et se gave en prévision de jours moins fastes.

Le capitalisme à l’état sauvage

Cette capacité de sacrifier quelque chose pour obtenir autre chose de plus satisfaisant est une fonction animale sérielle sans fin: un bien B1 peut devenir le prix d’un bien B2 qui à son tour peut devenir le prix d’un autre bien et ainsi de suite. Entre les deux biens, la valeur ajoutée ou plus-value, s’appelle aussi l’intérêt. La formule B1 + i = B2 résume ce processus.

L’animal est donc capable d’évaluation: il peut comparer deux biens et juger de leur valeur pour choisir celui qui représente un plus pour lui. La question de savoir si le qualitatif peut l’emporter sur le quantitatif est une autre affaire.

Contrairement à ce que disait l’économiste Bray, et Marx après lui, la plus-value ne fait pas obligatoirement intervenir l’exploitation du travailleur par le capitaliste, ou même un gain à la revente. Marx confond le principe et le phénomène et réduit la valeur à la marchandise alors que la valorisation peut porter sur autre chose qu’un bien matériel. Appliqué au message linguistique par exemple, on a là une définition de la vérité.

La valeur ajoutée nécessite une attente, un effort, un risque, peut-être même un labeur, mais l’intérêt dégagé ne réclame pas nécessairement un échange et par conséquent pas d’argent. L’homme et l’animal partagent cette capacité de gérer le désir.

C’est la nature du bien valorisé qui différencie l’homme de l’animal, pas le principe de valorisation et ce dernier, c’est ni plus ni moins ce qu’un candidat sous substance appelait le projet.

Le projet est en effet la mise entre parenthèses d’une jouissance immédiate pour l’obtention d’un mieux différé. Lorsque le mieux est quantitatif, c’est un plus.

Comme le gulo gulo, le capitaliste va naturellement vers le plus. Il sait même qu’il doit investir, c’est à dire renoncer provisoirement à un bien, pour acquérir un bien supérieur. Et il tire même du risque lié à cet investissement la légitimité de son profit. Si le lecteur pense à la sexualité en terme de jouissance différée et par là même de plaisir supérieur n’a pas tort.

Pas sûr que le gulo gulo soit porté sur la chose mais lorsqu’il laisse sans surveillance une carcasse à demi rongée pour chasser une proie vivace mais plus appétissante, il prend le risque de voir la première dévorée par un autre charognard en son absence.

De même, au lieu de garder son or dans son coffre, le marchand vénitien affrète un navire et l’envoie chargé de produits manufacturées chercher des épices à Alexandrie. Si tout va bien, les bénéfices au retour sont énormes: la vente des épices excédera de loin la somme engagée à l’origine. Si, en revanche, la tempête fait rage ou si les barbaresques font le coup de main, adieu l’investissement. Le prix du danger, c’est le gain légitime.

Dans un monde pacifié, la concurrence joue le même rôle: la prise de bénéfices est justifiée par l’éventuelle perte au profit du concurrent. En cas de monopole, le capitaliste conseille au mécontent d’aller se faire foutre et fixe le prix du risque à sa guise d’autant qu’il n’y en a plus. Il a recours au marketing et à la publicité pour inventer des mensonges qui fond passer la note salée. Mieux, le consommateur valide la plus-value de son plein gré par souci de distinction.

Le gulo gulo n’a que la taille de son estomac comme limite. Il fut une époque où la taille du capital pouvait être restreinte par la morale par exemple. A la suite d’Aristote, Keynes déplore la chrématistique commerciale.

« L’amour de l’argent comme objet de possession — distinct de l’amour de l’argent comme moyen de goûter aux plaisirs et aux réalités de la vie — sera reconnu pour ce qu’il est, une passion morbide plutôt répugnante, une de ces inclinations à moitié criminelles, à moitié pathologiques, dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales. »

— J. M. Keynes , Perspectives économiques pour nos petits enfants in Essais de Persuasions , 1930, Les Classiques des Sciences Sociales

Mais l’informatique et Maggie Thatcher semblent avoir balayé tous les complexes: les ultra riches contemporains ne connaissent plus de limite à leur appétit de monnaie. Bezos d’Amazon flirte avec les cent milliards de dollars. Un placomusophile qui n’aurait que le millième de la fortune du multimilliardaire en capsules de champagne serait interné à la demande de sa famille.

La jungle napolitaine

Gomorra de Roberto Saviano dresse, dans un style gonzo qu’on affectionne particulièrement sur ce site, un tableau apocalyptique des affaires mafieuses de la Camorra.

Le Système tel que l’appelle les Camorristes n’a actuellement pas de structure verticale et les clans se livrent une lutte sans merci. Ils se disputent donc les marchés à coups de Kalashnikov et, parce qu’ils ne font guère cas de la vie en général, leurs activités mêlent terrorisme, racket, exploitation des ouvriers, prostitution, trafic d’armes et de drogue, cobayes humains, enfouissement sauvage des déchets toxiques, corruption, omerta et vendetta. Tout ce qui rapporte de l’argent et du pouvoir est bon à prendre et lorsque que quelqu’un se dresse sur la route du profit, il est éliminé de la manière la plus radicale. Ad patres et merci de trépasser.

La Camorra a au moins le mérite de ne pas jouer d’hypocrisie. Le capital bourgeois est bien plus perfide comme nous l’avons déjà évoqué. Il mise sur l’exacerbation des affects consuméristes pour pousser le chaland à la consommation et accroitre ses profits grâce à une demande certes suscitée par des moyens détournés mais consentie de plein gré: on ne force personne à acheter. Il lui faut quand même fermer les yeux sur les existences sacrifiées à la production de masse à bas coût et l’actuelle réticence des macronards à reconnaitre le burn out comme une maladie professionnelle procède de cette mauvaise foi des libéraux déchainés.

Demain tous gulo gulo ?

Si l’industrie du luxe mise sur la distinction et la rareté pour augmenter ses marges, la productivisme et la grande distribution jouent sur le front de la quantité. Ce qui est produit en grande quantité coûte moins cher à la production mais doit s’écouler en plus grand nombre. Le capitaliste doit donc transformer tous les consommateurs en gulo gulo au risque d’épuiser les matières premières, c’est à dire la planète, et c’est ce qui est en train d’arriver.

La raison voudrait que le processus soit freiné mais quand on a pris le pli, c’est difficile de reprogrammer ses habitus d’autant que le gulo gulo ne comprend pas qu’il dévore toutes les réserves, ou plus exactement il ne veut rien entendre et trouve d’excellents prétextes pour bâfrer encore et encore. De nouveaux gulo gulo émergent d’un peu partout et c’est à qui produira la marchandise la plus merdique pour empoisonner les apprentis-gulo gulo et les tondre à volonté.

« Si on veut que la société soit une société d’hommes, il faut que cela soit une société de gens qui s’auto-rationnent. »

En écrivant cela, Gagnepain précédait Frédéric Lordon et sa proposition de maitrise des affects stimulés par la consommation. Nombre de penseurs contemporains vont dans ce sens de la « décroissance » de Nicholas Georgescu-Roegen à la simplicité volontaire de Paul Ariès, en passant par la frugalité de Pierre Rabhi.

Mais tous le savent, le reconditionnement du désir n’est pas chose facile d’autant que les têtes pensantes du marketing sont loin d’être vides à défaut d’être vertueuses.

La publicité, les médias de masse et l’idéologie consumériste n’ont de cesse d’exciter le gulo gulo qui est en nous et si nous voulons être des humains dignes de ce nom, il va falloir résister à la satisfaction immédiate de nos propres envies. Au pouvoir d’achat doit succéder la croissance de l’être, via l’appartenance et les liens sociaux.

L’accumulation des biens et l’accroissement de la propriété ne sont pas la marque du surhumain: nos multimilliardaires ont plus à voir avec les bêtes de foire (d’où leur intérêt pour le transhumanisme qu’ils pratiquent en dépit du bon sens) qu’avec la puissance d’un Zarathoustra ou la liberté d’un Spinoza. 

Reste que ces malades mentaux sont au volant et que dans le bus en route pour le ravin, rares sont ceux qui n’applaudissent pas.

La propriété mise à nu (fin de la 7ème partie)

Rappelons que toute l’oeuvre publiée de Jean Gagnepain cité en exergue est téléchargeable gratuitement sur le net ainsi que le livre d’exégèse de Jean-Yves Urien. C’est loin d’être facile à lire mais c’est roboratif et intellectuellement stimulant.

Et cela nous conduit tout droit vers le prochain épisode de notre saga qui sera consacré à la propriété intellectuelle.

Ça cause... Ça cause... C'est tout qu'est-ce que ça fait... ;)