La propriété derrière les barreaux

La propriété mise à nu (5ème partie)

On envisage rarement la prison sous l’angle de la privation de propriété. La loi définit en effet l’incarcération comme une privation de liberté. Si on se réfère à notre définition de la liberté comme contrôle du désir, la prison ne prive pas exactement de liberté, tout au plus contraint-elle la satisfaction de la pulsion. Lors d’une grève de la faim par exemple, le détenu exerce sa liberté en ne satisfaisant pas son appétit. Dans ce cas, il est paradoxalement libre. Pour bien manger derrière les barreaux, c’est une autre affaire.

D’un autre côté, la prison n’empêche pas l’appropriation elle-même, en tant que processus, mais ses murs en limitent drastiquement le rayon d’action. Qu’on pense aux graffitis et on comprend que le moindre cachot peut faire l’objet d’une occupation signée.

On ne peut pas supprimer la personnalisation (sans détruire biologiquement l’être humain) mais on peut lui réduire considérablement les moyens de se manifester. Et c’est l’État qui par ailleurs est garant de la propriété, qui assure cette réduction de la propriété. Voici donc quelques clefs sur le sujet.

Entre les murs

Selon les droits de l’homme, « nul ne peut être arbitrairement privé de sa propriété ». Dans un état de droit, le citoyen ne peut donc être privé de sa propriété que pour une bonne raison. L’incarcération peut ainsi être envisagée comme la réduction de la propriété au minimum vital par la puissance publique pour une infraction au code pénal: c’est une confiscation légale d’une partie de la propriété et de l’autonomie. Cette confiscation est souvent temporaire: à sa remise en liberté, le détenu retrouve ses effets personnels au vestiaire.

Pour le reste des biens extérieurs, il faut bien dire que ça dépend du régime. On n’est pas à l’abri de la main basse. Mais si l’amende pécuniaire est acquittée, la propriété et surtout son usage lui revient dès sa sortie.

L’espace du prisonnier est restreint et ses sorties de cellule très limitées: promenade, parloir, atelier, bibliothèque… Autrefois, les bagnards prenaient l’air dans la carrière ou à Cayenne, et les galériens voyaient le pays du fond de la chiourme. Le mitard (cachot) attendait les plus fortes têtes: on les privait du minimum de confort, parfois même de la lumière du soleil, bien commun s’il en est.

De plus, les objets personnels sont peu nombreux et le détenu peut être amené à changer de cellule à sa demande ou sans son accord.

Sous l’ancien régime, le notable faisait éventuellement venir ses meubles pour un emprisonnement de longue durée. Il pouvait aussi louer le mobilier. Les indigents n’avaient droit qu’à la paille. D’où les termes de pistoliers et de paillers.

Les biens extérieurs du prisonnier peuvent être confisqués par l’État français mais d’une manière générale, le droit de propriété est carrément mieux préservé que dans les siècles passés. Bien évidemment, les possibilités de jouir de ses biens est réduite pour le taulard que rien n’empêche cependant d’acheter ou de vendre un bien à l’extérieur. Pendant l’incarcération, les affaires peuvent continuer.

Quant à l’assigné à résidence, souvent politique, il conservait sa propriété et y était même confiné. C’était donc un traitement de faveur: privé du droit de se déplacer librement, il n’en gardait pas moins le droit de jouir de son bien (mais bien évidemment pas de le vendre pendant son assignation). La résidence surveillée a été et est encore une pratique habituelle des régimes autoritaires. En France, elle est appliquée pour les étrangers, dits en situation irrégulière, mais tend à être remplacée par le bracelet électronique.

Les rayures de l’uniforme

Il vaut toujours mieux avoir de l’argent en prison mais pour des histoires de racket, le liquide n’est pas autorisé mais le détenu a un compte (pécule) pour la cantine (supérette carcérale) ou la location de télé par exemple. Les indigents peuvent obtenir une allocation.

Question vestimentaire, les choses ont évolué. Actuellement en France, le détenu s’habille plus ou moins comme il veut à condition de ne pas ressembler à un surveillant.

Il est donc loin le temps de Papillon où le bagnard endossait l’uniforme de l’administration pénitentiaire, une mesure à la fois humiliante et hygiénique dans beaucoup de cas, car la prison accueillait souvent des miséreux.

Aux États-Unis, l’uniforme est encore de rigueur mais leur couleur dépend des états.

 

L’uniforme ne laisse guère de marge à la distinction et ce n’est sans doute pas par hasard que c’est parmi les prisonniers que le tatouage avait le plus de sens. L’exemple russe est particulièrement impressionnant. On retrouve aussi les tatouages au coeur de la série Prison Break puisque le plan du pénitencier est tatoué sur le corps d’un des protagonistes.

Le corps est le retranchement ultime de la propriété et le tatouage en est la signature. A noter que les Nazis tatouaient les déportés, manière pour eux de les rebaptiser et de les exproprier encore un peu plus.

Intimité réduite

Reste la question de la vie privée. On consacrera un article entier à la question mais on peut déjà constater qu’en prison, elle est quasiment réduite à néant. Bien qu’il soit caché aux yeux du public, le détenu ne doit pas pouvoir se soustraire à l’oeil des surveillants: barreaux, judas, panoptique

La fouille régulière empêche toute dissimulation d’objet illicite et la surveillance vise aussi à éviter les suicides: un détenu signalé comme fragile sera placé avec un co-détenu.

Les conditions de surpopulation dans les prisons réduisent encore la sphère privée et participent à la déshumanisation de l’incarcéré. L’enceinte personnelle dont parlait Durkheim n’est même plus respectée.

Dans le même esprit, on comprend pourquoi l’autorité carcérale ou concentrationnaire gomme le nom des détenus et donne un numéro de matricule aux prisonniers ou aux déportés: Nelson Mandela, matricule 446-64 à Robben Island ou le 8274 pour Bertrand Cantat à Muret. En les rebaptisant par un numéro et éventuellement en les tutoyant, elle les prive encore un peu plus de leur statut: elle les dépossède d’une partie importante de leur personne (leur nom) au même titre qu’elle les spolie de leurs derniers biens personnels: vêtements, cheveux, dents en or dans le cas des camps nazis.

Dette, travail et responsabilité

La privation de propriété n’est pas l’unique châtiment lié à la prison car l’autre versant de la peine relève de la privation de responsabilité. Le prisonnier est grandement maintenu dans un état de dépendance et d’inutilité sociales. Alors que le tribunal l’a jugé responsable de son crime, il est privé de responsabilité et ne peut qu’obéir au règlement et aux ordres. De plus, le prisonnier est considéré comme étant à la charge de la communauté, un statut négatif qui va à l’encontre du paiement de la dette envers la société.

Les travaux d’intérêt général vont toutefois à l’encontre de l’idée reçue de l’incarcération parasite.

A cause des salaires dérisoires (entre 45 et 20% du SMIC quand la loi est respectée), le travail à l’intérieur de la prison est plus perçu comme une exploitation qui rappelle les travaux forcés. Certains en ont toutefois besoin pour cantiner. Quand les moyens sont là, les détenus peuvent théoriquement suivre des formations.

La notion d’amende envers la société est pourtant au coeur du problème mais elle est finalement largement évincée. Les gros fraudeurs des classes dominantes s’en sortent avec des amendes financières, du sursis ou des procédures à rallonge.

Le traitement de faveur pour les VIP (cellule individuelle) et la promiscuité générale montrent le gouffre qui sépare les classes sociales même entre les murs.

Soustraits à la vue et à la vie publique

Parmi les très nombreuses contraintes que la prison impose au détenu, celle qui concerne la réglementation des liens sociaux est cruciale. Les murs empêchent de sortir mais cachent aussi la honte des conditions de vie. Ils coupent matériellement le dedans du dehors et marginalisent ceux qu’on prétend pourtant réinsérer à l’extérieur. La question de l’accès à Internet se pose alors même qu’on autorise la télévision.

L’état carcéral n’empêche pas le prisonnier (notamment politique) de penser ce qu’il veut. Il l’empêche simplement de développer sa pensée autrement que par soi-même et de la diffuser. Le fascisme italien a sans doute un peu manqué de rigueur avec Gramsci: il rédige ses Cahiers de prison en 11 ans d’internement alors que le procureur fasciste avait déclaré : « Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans ».

Pour le droit commun, la punition carcérale prive plutôt le prisonnier de la jouissance des plaisirs de la vie et lui donne l’occasion de ruminer sur sa frustration. Pas sûr que ce soit la meilleure façon de réinsérer l’exclus.

Si la prison ne peut pas devenir une sinécure, le modèle suédois semble pourtant porté ses fruits. Au pays de Bernadotte, on ferme même des maisons d’arrêt, faute de clients.

Chez Trump, 1 américain sur 100 est en taule.

En France, les matons sont dans la rue. Il y a comme un malaise.

Au 1er janvier 2018, 68 974 personnes étaient incarcérées pour 59 765 places. L’espace propre à chacun se réduit avec les moyens, sans compter la formation et le suivi indispensables à la réhabilitation. On assure la tranquillité du bourgeois alors même que les riches, Macron en tête, entretiennent ce climat où quand tu ne possèdes pas suffisamment, tu n’es rien. Le travail ne rapportant plus et n’étant pas toujours facile à trouver, le vol apparait forcément à certains comme une solution pour exister ou parfois pour subsister tout simplement. Et comme ça fraude à tout va dans les hautes sphères du pouvoir… pas facile de s’y retrouver pour des délinquants déboussolés et sans repères sociaux et moraux.

On prend sans doute le problème à l’envers: au lieu de priver les condamnés de liberté, il s’agirait plutôt de leur apprendre la liberté, de redonner un sens aux mots responsabilité et reconnaissance, de partager les richesses et de retrouver un sens moral.

Et c’est justement chez ceux qui n’ont aucune éthique quand il s’agit de propriété que nous allons nous inviter dans le prochain chapitre.

La propriété mise à nu (fin de la 5ème partie)

Ça cause... Ça cause... C'est tout qu'est-ce que ça fait... ;)