Être ou avoir, là n’est pas la question

La propriété mise à nu (1ère partie)

Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi sur la plage, aussi surpeuplée soit-elle, et pour peu que vous soyez en âge de lire ces lignes,

vous ne vous empressez pas d’aller étendre votre serviette sur celles qui sont déjà installées,

vous respectez une certaine distance vis à vis de vos voisins,

vous ne les écoutez qu’assez discrètement derrière vos lunettes de soleil,

vous évitez de marcher sur leurs pâtés de sable

et vous ne déménagez pas leurs affaires dès qu’ils vont se baigner?

Hé bien, vous respectez tout simplement une certaine forme de propriété éphémère et comme moi, vous pestez contre les imbéciles qui vous cachent la vue avec leur pare-vent pourri sans oser les démolir.

Les tout-petits n’ont pas le même sens du respect du château de sable et du drap de bain immaculé. Ce sont des sauvages à qui ils manquent encore le savoir-vivre et le sens du privé. Si on ne les obligeait pas à enfiler un slip, ils ne penseraient même pas à le faire. Un peu comme votre chat en somme.

Propriété, quand tu nous tiens!

On peut entendre le terme de propriété d’au moins trois manières différentes. Mettons tout d’abord de côté son acception glossologique d’adéquation. Bon d’accord, j’arrête…

Disons qu’en linguistique, la propriété, c’est l’exactitude du terme employé par rapport à ce que qu’on veut dire. Le nom propre, c’est justement le terme adéquat pour désigner un être ou tout autre chose qu’on tient plus ou moins pour unique.

Dans la deuxième façon de comprendre, propriété signifie qualité ou caractéristique. On parle de propriétés des éléments en physique par exemple alors qu’on préfère le terme de qualité pour l’humain (nom, prénom, âge et qualité), même si statut semblerait plus approprié.

Dans la troisième manière de saisir la chose, il s’agit du droit de possession ou de la chose possédée elle-même.

Sur cette ambiguïté entre condition et possession, un positivisme occidental aveuglé par sa propre grammaire a depuis trop longtemps bâti une dichotomie intuitive entre être et avoir, opposant de manière artificielle, l’esprit et la matière.

Or la question ne se pose pas inéluctablement ainsi. Il suffit d’oublier sa grammaire deux minutes.

Être ou avoir, là n’est pas la question

L’appropriation est intrinsèque à la condition humaine. En d’autres termes, l’avoir colle à l’être et l’humain ne peut être au monde sans propriété. Voilà qui va ravir les tenants du capital et faire grogner les Franciscains intégristes. Il faut se faire une raison car nous n’y pouvons rien.

Mais il ne faudrait pas non plus confondre cette appropriation avec l’accumulation, la plus-value ou l’usure comme le ferait François Lenglet, c’est à dire le premier économiste venu.

J’ai un corps certes mais je suis aussi et surtout ce corps. Nous sommes matérialistes jusqu’à preuve du contraire et tout part, pour nous, des cellules qui forment cet organisme vivant. Appelez ça l’immanence si ça vous chante.

Être ou avoir? Pas la peine de couper la poire en deux pour une histoire de verbes purement arbitraire: peut-on séparer la douleur du corps qui souffre parce que je dis j’ai mal et que je garde je suis mal pour dire que j’ai des ennuis? Et lorsque je prends des responsabilités, ne suis-je pas autant responsable que j’ai de responsabilités?

Les auxiliaires être et avoir sont trompeurs: ils renvoient intuitivement à une conception de l’humain avec une âme bien enveloppée dans la chair. Or, point d’esprit hors du corps qui le conditionne. Ce qui ne veut pas dire non plus que la personne se limite au corps. Elle va bien au-delà en ce qu’elle est une faculté et non une entité, un principe et non une substance. Le Code parle de personne morale mais aussi de société anonyme. Mais n’allons pas trop vite.

Et revenons à nos serviettes !

Le monde ressemble donc à la plage: les territoires s’y redessinent continuellement. Tant qu’il y a de l’espace, ça se passe bien. En pleine saison, aux heures de pointe, la tension monte.

J’ai longtemps vécu à Menton. La plage de Garavan est en grande partie concédée à des exploitants privés qui y installent parasols et transats que les usagers leur louent. Pour un Breton comme moi, c’est choquant! Le littoral est public et personne ne devrait pouvoir le posséder: ça me parait aussi absurde que d’acheter la vue.

Pour les Italiens, en revanche, c’est normal! Il y a belle lurette qu’une grande partie de leurs plages ont été privatisées, un peu à l’image de la planète.

Si tu veux t’installer confortablement, il faut aligner entre 8 et 20 euros pour une chaise longue ombragée. On peut y déjeuner, boire des cocktails, dormir sur des matelas. Coup d’oeil?

Sur le peu de plage publique qui reste, on s’entasse. Le sable est sale, l’eau douteuse, l’atmosphère bruyante. Au plus fort de l’été, on a toutes les raisons de gifler les enfants des voisins ou de piétiner leurs serviettes dès qu’ils sont à l’eau. On a le nez sur le cul de l’autre dans une promiscuité affolante et pourtant, on s’efforce d’être discret pour mater les tétons saillants de la voisine ou le slip tendu du voisin. Quant à toucher, faut même pas y penser! Pas plus qu’on ne se sert en crème solaire dans le sac d’à côté ou qu’on ne s’installe sous un parasol qui n’est pas à soi. Ça tombe sous le sens, me direz-vous!

Soit… mais nous vous proposons tout de même de faire le tour de la propriété telle que la théorie de la médiation nous a appris à la concevoir. Après cette lecture, vous ne regarderez plus jamais votre serviette de bain de la même manière. Ni votre famille. Ni votre chat d’ailleurs. 

La propriété mise à nu (fin de la 1ère partie)

Une réponse à “Être ou avoir, là n’est pas la question

Ça cause... Ça cause... C'est tout qu'est-ce que ça fait... ;)