A la recherche du peuple perdu

Le 23 septembre dernier, à Paris, j’ai manifesté contre le projet de société Macron et un peu malgré moi, je me suis retrouvé à défiler au milieu des forains avec Pikachu et Minnie. Plus loin, j’ai cheminé au côté d’un monsieur qui ne croyait pas à la révolution citoyenne sous le regard de gens qui semblaient assister à un spectacle, parmi des affamés qui se sont décidés à aller manger au MacDo à la moitié du discours de Mélenchon. J’ai pourtant affirmé à un autre monsieur que je croyais mordicus à l’éducation populaire et il m’a demandé si c’était dans le cadre du périscolaire…

Quelques semaines plus tôt…

« Contrairement à la population, le peuple est toujours une construction politique. »

Sur cette base, Chantal Mouffe et François Ruffin se sont rencontrés aux AMFiS de Marseille pour justement se demander comment construire ce peuple dont la Fi se réclame mais qui s’est aussi largement abstenu aux dernières élections. Le peuple, un concept qui a tendance à glisser entre les doigts quand on veut mettre la main dessus.

Le populisme d’après Mouffe

Pour Chantal Mouffe, le populisme de gauche est une certaine façon de construire la frontière nous/eux: le peuple contre l’oligarchie. Rien de nouveau. Dans cette époque d’hégémonie libérale, elle repère beaucoup de demandes démocratiques qui ne trouvent pas à s’exprimer par les canaux ordinaires et qui proviennent de groupes sociaux très hétérogènes. Si on veut créer une volonté collective, il faut par conséquent qu’elle soit plus transversale.

L’émergence de nouveaux antagonismes remet en cause, toujours selon Chantal Mouffe, la prédominance de la bipolarité traditionnelle classe ouvrière/classe bourgeoise. Une idée beaucoup plus transversale du peuple ne peut pas limiter la lutte actuelle à l’antagonisme capital/travail.

Pour Chantal Mouffe, il faut réunir une majorité la plus large possible et réduire le eux. Mais il existera toujours.

« Le nous, c’est toujours une cristallisation d’affects communs pour créer des formes d’identification. »

Le peuple, il faut le construire. Pas simplement le représenter comme déjà existant, ou pire l’incarner.

Le capitalisme est un terme abstrait pour beaucoup, il faut partir du concret des gens et être en résonance avec leurs problèmes.

Gramsci disait: « Le peuple sent mais ne sait pas, l’intellectuel sait mais il ne sent pas. »

Les intellectuels organiques doivent élaborer une stratégie pour établir un nous autour d’une aspiration à l’égalité. Féminisme, LGBTI, écologie, antiracisme, jeunes, l’idée de peuple doit fédérer toutes les aspirations que l’ordre actuel fait taire ou marginalise. Ainsi parlait Chantal Mouffe!

Le peuple selon Ruffin

François Ruffin n’a pas trop accroché à la proposition de Chantal Mouffe. Dépasser l’antagonisme capital-salariat n’est pas à l’ordre du jour dans la Somme, c’est le moins qu’on puisse dire. Le rédacteur en chef de Fakir dérape même un peu en plaisantant sur l’Avenir en Commun, qu’il place au même niveau que les programmes de Nouvelle Donne et du PCF. (NDLR: il se reprendra quelques jours plus tard semble-t-il)

François Ruffin répète que pour lui «la politique, c’est être habité par des fantasmes, des mythologies » et il ajoute que si la domination est un fantasme très répandue, le sien est celui de la communion avec le peuple

C’est le style Ruffin, à l’emporte-pièce, une parole politique et populaire qui ne s’embarrasse pas toujours de détails idéologiques. Son discours a pourtant le mérite d’être clair… clair mais exclusif, un poil démago même s’il a prouvé son efficacité. Patrons contre ouvriers, c’est pas compliqué. « Pris par le temps, on ne pouvait pas mener une campagne pédagogique. Il fallait prendre ce qui dans notre discours résonnait déjà chez les gens. » Il rejoint donc Mouffe sur ce point mais il reconnait aussi qu’à la remise des Césars, il a incarné le peuple, au moins autant qu’un joueur en finale de coupe du monde qui va tirer le penalty. La tentation césariste? On espère que non.

Fakir et Ruffin ont contribué à remettre Gramsci au goût du jour, notamment avec la notion de guerre de positions. Il sait que le combat culturel contre l’hégémonie de la classe dominante est une lutte de longue haleine et pourtant le journaliste rappelle l’efficacité du binarisme des slogans : haut/bas, petits/gros, « Ils ont l’argent, on a les gens ». Il assume la notion de classe et que l’opposition capital/travail reste centrale. Les demandes de la classe ouvrière ont été oubliées notamment aux USA pendant la campagne. Et on a vu le résultat.

Antigone chez les cocos

Est-ce une idée semblable à celle de Chantal Mouffe que défendait le jeune Quatennens à la Fête de l’Huma? Pas besoin d’étiquetage, le programme de la France insoumise rassemble au-delà de la gauche et redessine les clivages.

Car ce serait une erreur de croire qu’il n’y en aurait plus. Le eux et nous reste d’actualité et le sera toujours: l’humain est générateur de conflits. Et les sirènes du libéralisme ne font qu’endormir la vigilance du peuple. Dans une société inégalitaire, le consensus n’est pas durable. C’est ce que souhaitait pourtant Hollande autour d’une social-démocratie molle, informe et à son image.

Mais cet argumentaire du clivage chronique tiendra-t-il la distance? Qui a encore envie de l’entendre? En ces termes en tous cas? A trop focaliser le débat sur un vieil antagonisme caricatural, ne risque-t-on de limiter l’impact de la volonté de changement qui est plus large? Intellectuellement, on serait tenté de rejoindre Chantal Mouffe. Pragmatiquement, c’est Ruffin qui triomphe. Son ennemi est facile à identifier: il roule en BMW et porte une Rolex. Le repoussoir est fédérateur, même si l’épouvantail est réducteur.

Heureusement il y a Lordon

Frédéric Lordon dont la pensée n’est pas moins radicale que celle de François Ruffin et dont la rhétorique est plus percutante que le verbe de Chantal Mouffe faisait cette proposition dans une conférence pas si récente que ça:

« L’ennemi commun, c’est le totalitarisme capitaliste qui transforme tout en marchandise: le bien commun et bientôt la santé, la planète, le bonheur, la dignité, la liberté, la vie. Tout se réduit à une histoire d’argent pour le capital et c’est contre l’argent-roi que les insoumis s’unissent. Tout ne s’achète pas. Il n’est pas question de faire disparaitre la monnaie ni même le profit mais il s’agit d’en limiter le champ d’action à la sphère du superflu dans la mesure où l’empreinte écologique est supportable par la planète. 

Faire partie du peuple, c’est refuser qu’une caste d’idiots cupides exploite abusivement la main d’oeuvre et les matières premières, s’enrichisse fictivement avec la finance et décide de tout contre l’intérêt du plus grand nombre.

Faire partie du peuple, c’est se rappeler qu’on n’a qu’une vie, qu’on ne va tout de même pas la passer à en chier pour que quelques-uns se gavent et que s’il y a un espoir possible sur cette planète, il est dans le partage, l’intelligence collective et le bonheur d’exister. »

On a presqu’envie d’applaudir tellement c’est limpide.

Cependant, il faut aussi savoir le dire et le redire avec d’autres mots. Et donc…

Autrement dit

Il y a un adversaire: le capital, les bourgeois, les actionnaires. Pas très nombreux mais pour une fois, il n’est pas question d’épargner la minorité parce qu’elle n’a qu’un mot d’ordre: le profit à tous prix. C’est ce que Lordon entend par totalitarisme capitaliste. Les ceux qui se gavent de Mélenchon. Pour ces goinfres-là, tout a l’odeur de l’argent, non pas uniquement parce qu’ils veulent s’empiffrer mais parce qu’ils croient dur comme fer que le profit est la seule façon de faire tourner le monde. Ils ont pour eux une vision cynique de l’homme et une logique primaire à disposition: toute action humaine est motivée par l’intérêt personnel. Il se concrétise en pognon. Seuls les premiers servis en profiteront. Tant pis pour le reste.

Le reste, c’est nous, le peuple, l’humanité, la planète et l’espoir d’y fabriquer un peu de bonheur. Le populisme de gauche, c’est de penser que chacun y a droit, qu’on n’est pas né pour souffrir et que la connerie des riches n’aura pas le dernier mot.

Le populisme de gauche, c’est une lutte sans merci contre un ennemi aussi aveugle que sûr de lui qui nous marche dessus et qui est persuadé que c’est la seule façon de réussir.

Le populisme de gauche, c’est expliquer simplement et tous les jours à tout le monde que la vie n’est pas ailleurs, qu’elle n’a que le sens qu’on lui donne ici bas et qu’on n’emportera rien que ce qu’on laisse sur cette planète.

Le peuple retrouvé

Voilà ce que le 23 septembre, à Paris, j’aurais répondu à ce monsieur qui manifestait à côté de moi et qui me demandait si l’éducation populaire se faisait dans un cadre périscolaire. Mais Pikachu avait capté son attention et l’heure était au bruit et à la clameur. Faire partie du peuple, c’est aussi ne pas oublier que l’être humain nait et évolue au sein de forces, de structures et de déterminismes qui pèsent sur son destin et que seules des actions collectives changent le cours de l’Histoire. Tout le problème, c’est de faire comprendre ça à Pikachu.

 

A voir et surtout à écouter

AMFiS – Conférence «Théorie et pratique du populisme de gauche» du samedi 26 août aux AMFiS d’été de la France insoumise avec Chantal Mouffe (professeure de philosophie politique) et François Ruffin (journaliste réputé de la France insoumise).

Ça cause... Ça cause... C'est tout qu'est-ce que ça fait... ;)