L’éducation populaire serait dans l’air

Nous sommes allés écouter Guillaume Jehannin mardi 10 octobre à la salle Edgar Faure, mairie de Dole. Cela aurait dû nous mettre la puce à l’oreille mais on était motivé. A l’invitation des Loisirs Pop, le chef du département de l’IUT de Belfort en Carrières Sociales (deuxièmeavertissement), a rappelé quelques notions clefs de l’éducation populaire. Si le débat qui a suivi sa courte conférence s’est perdu dans les méandres de l’associatif, Guillaume Jehannin a (re)posé quelques jalons historiques du mouvement d’éducation populaire et les problèmes qu’elle rencontre à l’heure actuelle sans toutefois être percutant sur un certain nombre de points. Revenons-y donc.

Toutes les citations en italiques sont les propos de l’intervenant et pourront donc être retenus contre lui.

 

Rappel historique

« Dans la démocratie, l’éducation sert à éclairer. C’est le propos de Condorcet. On ne peut pas vivre en démocratie sans des personnes qui soient éduquées. C’est le fondement même de la démocratie. »

On approuve à 100%. La démocratie, c’est choisir et comment choisir le mieux sans avoir les moyens de comprendre le pire.

« L’éducation est prise en charge par l’éducation nationale qui a pour vocation à donner des connaissances aux hommes pour les rendre rationnels. C’est la clef de notre système. Le jour où on commence à devenir irrationnel et passionné, la démocratie n’est plus pertinente.»

Oui, disons que ça, c’est l’esprit de Condorcet qui croit encore aux Lumières! L’esprit de l’école obligatoire de Ferry ne répondait pas forcément à des objectifs aussi humanistes. Pour Jules Ferry, l’instituteur avait pour mission d’apprendre « l’obéissance aux lois, le respect de la hiérarchie sociale, la frugalité et le travail sans récrimination ». La nouvelle industrie avait besoin de personnel qualifié (lire, compter…). L’unité de la patrie devait aussi se faire par l’unification de la langue (les langues régionales sont alors interdites.) L’idéologie nationale et patriotique passe par les bancs de l’école: la France vient de perdre la guerre de 1870, il faut «préparer la revanche». Sans oublier la politique coloniale dont Ferry fut le promoteur zélé. Enfin, voici une citation qui en dit long sur l’état d’esprit du bonhomme.

« Nous avons promis la neutralité religieuse, nous n’avons pas promis la neutralité philosophique, pas plus que la neutralité politique ».

Jules Ferry, Discours au Sénat, 31 mai 1883

Autres citations disponibles du triste Ferry au bout de ce LIEN.

« L’éducation étant réservée à certains, la question se pose de savoir ce qu’on fait des autres et comment on fait pour que les gens puissent être éduqués alors qu’ils ne vont pas à l’école et n’accèdent pas au bac et a fortiori pas aux études supérieures. L’éducation populaire est rentrée dans cet espace-là. »

L’éducation nationale de la IIIème république n’a donc rien de philanthropique et elle est fortement orientée au service de la bourgeoisie. L’école arrête d’être obligatoire et donc gratuite à 13 ans, laissant en plan l’adolescent (et par conséquent l’adulte) qui n’a pas les moyens de financer des études. L’éducation populaire se propose de le cueillir à ce moment-là.

Rappel théorique

Pressé par le temps, Jehannin à qui on n’avait laissé qu’une demi-heure d’exposé ex-cathedra a dû multiplier les raccourcis au pas de charge.

« Jean-Marie Mignon donne quatre caractéristiques de l’éducation populaire:

  • les activités complémentaires à l’école pour les scolaires

  • l’éducation permanente en direction des adultes

  • l’action pédagogique liée à la culture et à l’accès à celle-ci

  • l’engagement dans la cité »

On retrouve ces quatre principes à la fin de l’entretien avec Katia Rouff, tiré du Lien Social. Un survol historique assez complet sans prise de position tranchée. CLIC

Le point sur les évolutions

Jehannin a pointé quelques changements  qui ont profondément modifié l’éducation populaire contemporaine, ou plus exactement ce qu’il désigne ainsi. On résume:

La professionnalisation de l’encadrement et de l’animation se traduit par l’émergence du salariat en remplacement du bénévolat ou de la mise à disposition des instituteurs dont la charge d’enseignement intégrait le temps d’éducation populaire.

Le niveau de vie a augmenté et l’accès aux loisirs et à la culture a été révolutionné par la popularisation d’Internet mais il a aussi été consumérisé: la consommation de culture est la conséquence de la marchandisation de celle-ci. L’action culturelle est radicalement à revoir.

Contrairement à ce qu’empiriquement on semble observer, le bénévolat n’est pas en perte de vitesse. Bien au contraire. Les chiffres parlent.

Moment crucial

Pour finir, Jehannin a soulevé des questions d’actualité.

« Est-ce que les structures d’éducation populaire sont là où sont les gens? L’un des enjeux est donc de se caler sur les dynamiques de socialisation. »

Autrement dit, il faut être là où ça se passe. Jehannin observe alors que le collectif est en recul (syndicalisme, colonies de vacances) alors même que le bénévolat se porte bien.

« L’éducation populaire, c’est peut-être l’endroit idéal aujourd’hui pour créer un espace dans lequel on pourrait reconstruire du collectif, un espace non idéologique qui se base sur la personne, un regroupement des forces vives, je ne vois pas le monde politique pouvoir être dans cet espace-là. Le syndicalisme est en difficulté.

C’est donc le moment ou jamais. La question, c’est comment. Et retour aux fondateurs de la société alternative, c’est aujourd’hui que la question des alternatives se pose, en écologie, en économie, dans l’école. Revenons donc à l’idée que l’éducation populaire est peut-être au coeur de la pensée de la société alternative. La société alternative, ce n’est pas que le repère des gauchos. Moi, je le dis souvent à des copains qui sont dans des structures d’éducation populaire alternative: attention vous êtes dans l’entre soi! Il y a beaucoup de monde aujourd’hui qui réclame du sens, et ils sont peut-être même au Front national, ces gens-là et il faut aller les chercher, parce que c’est là que se construit l’émancipation. Elle passe par des espaces comme la politique de la ville. Là, il y a des lieux, de la démocratie participative, de la méthode pour retrouver de l’éducation populaire. »

« Un des points délicats de l’éducation populaire, c’est comment on laisse la place à des bénévoles alors que la professionnalisation s’est fortement développée. Est-ce qu’on n’est pas un peu esclave de notre modèle de fonctionnement? Le public est devenu un public d’usagers. La structure est devenue figée: c’est normal, au final, elle doit rendre des comptes (actions visibles, nombre de participants, effets immédiats). On est sur quelque chose qui est peut-être mortifère pour l’éducation populaire. Comment faire pour que cette professionnalisation aboutisse tout de même à un processus d’émancipation? »

S’en est suivie une intervention du délégué du préfet. On a oublié ce qu’il a dit… jusqu’à son nom. Peut-être bien Vanzetti. Sans rire. Le proviseur adjoint du lycée Duhamel a ensuite pris la parole pour dire qu’il trouvait un peu incongru d’être là. On ne pouvait qu’être d’accord. Qu’est-ce que les représentants de l’Etat pouvaient bien faire à une table ronde sur l’éducation populaire?

Rien.

Ces deux-là ont déjà les programmes de l’éducation nationale pour eux. Qu’ils laissent l’éducation populaire sans manuel à d’autres. Et ce n’est pas l’implication des lycéens dans la vie de l’établissement qui changera grand chose au bahut. On suivra d’ailleurs l’attitude de la direction du lycée Duhamel face au syndicat lycéen naissant avec un certain intérêt.

Les autres interventions n’ont fait que noyer un peu plus le poisson. Cotisations MJC, subventions en berne et économie solidaire et sociale bien pensante. Mon voisin et moi, on s’est regardé et on n’a pas posé de questions. C’était pas le lieu. Ni l’heure.

Cependant Jehannin a raison sur un point: l’éducation populaire doit aller chercher son public en dehors de sa propre sphère de convaincus. Mais comment une conférence-table ronde dans une salle de mairie avec des institutionnels a-t-elle des chances de toucher qui que ce soit d’autre?

On a donc décidé d’aller plus loin par nous-mêmes.

Deux articles apportent une position plus radicale qui posent nettement plus clairement les choses.

Qu’est-ce que l’éducation populaire?

L’éducation populaire et libertaire

Ce dernier lien renvoie à un site où les articles sont aussi courts qu’engagés et vraiment percutants alors que le long article précédent est plus pondéré mais tout aussi pertinent et synthétique. On s’inspirera des deux par la suite.

Mais revenons à la conférence. Elle reflète assez bien la position d’un certain nombre d’acteurs du secteur. Ça sent la morale bien formatée et la bonne conscience imparable, l’intégration sociale au nom de l’amour et le faites-pas-de-vagues, le soin palliatif et le consensus mou. On rejoint Franck Lepage dans son rejet du socio-cul contemporain et de l’action culturelle institutionnelle.

Sur www.education-populaire.fr, Adeline de Lépinay résume ainsi sa position et on la suit: « L’éducation populaire n’existe pas «  en soi  ». C’est un processus qui peut se retrouver dans des lieux très divers – et au contraire être absent de lieux qui, pourtant, s’en réclament. Cette démarche, telle que nous la concevons, est forcément politique : elle consiste à décrypter les rapports de domination, à prendre conscience de la place que l’on occupe dans la société, à apprendre à se constituer collectivement en contre-pouvoir, à expérimenter sa capacité à agir.

Ce qui est visé, ce n’est pas seulement le développement ou l’épanouissement personnels : c’est bien l’émancipation individuelle et collective, et la transformation de la société. »

Ceux qui étaient présents à cette table ronde ne souhaitent pas vraiment que la société soit transformée. A quelques exceptions près, on avait affaire à des notables, des professionnels du secteurs, la vieille pseudo-gauche socialiste. On n’a rien à attendre d’eux.

Pour aller plus loin:

L’excellent site Polemix et la Voix Off propose deux enregistrements d’une interview de Franck Lepage, LE spécialiste français de la conférence gesticulée. Lepage y est percutant et polémique, direct et pertinent. A noter toutefois que la seconde partie s’étend assez longuement, et il faut le reconnaitre, anecdotiquement sur le parcours qui mène Lepage à la conférence gesticulée. C’est très agréable à écouter mais il vaut mieux prévoir une balade avec son mp3.

Et une synthèse un peu intello mais récente d’une rencontre qui fait le point sur la situation actuelle: cliquer là.

Le dossier est consistant et dans les prochaines publications, on s’attellera à fournir plus d’exemples pratiques. On y travaille.

Une réponse à “L’éducation populaire serait dans l’air

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