Ouvrier, éducation, dépression

Aléatoirement, je travaille dans l’éducation. Entre temps, je pointe chez Paul-en-ploie.

J’aime « mon métier », même si, il faut l’avouer, je n’en ai pas.

À défaut d’un sacro-saint CAPES, qui magiquement m’anoblirait au rang de professeur, j’erre dans les limbes du système éducatif et de formation, entre Éducation Nationale et ministère du Travail: contractuel, vacataire, éternel remplaçant.

Plombier polonais de l’éducation, où est la fuite?

Chers amis, je me présente, je suis le plombier polonais du système éducatif. L’ouvrier moins compétent mais économiquement nécessaire pour poser la rustine, elle aussi bien nécessaire. Une sorte d’immigré de l’intérieur, dont le travail arrange bien la pénurie de main d’oeuvre qualifiée. Je signale juste, au passage, que :

  • NON, les profs ne sont pas des fainéants. Tu prends ton gamin, en fait non, t’en prends 30 du même acabit, tu les enfermes et toi avec pendant 6 à 8 heures, position assise obligatoire… et je te parle même pas de leur apprendre des trucs, hein…
  • OUI, dans le système éducatif, on arrive à l’os. Exemple: je remplace un vrai prof qui est en formation. C’est prévu depuis l’année dernière. Jusqu’à il y a quelques semaines, que je passe en bon miséreux à candidater spontanément, il n’était pas prévu de remplacement… parce que personne… ni pour recruter, ni pour « enseigner »…

Koh Lanta éducatif

Bref, une fois la première vague de problèmes réglée (découvrir le programme, l’intégrer, écrire un cours, faire cours, le mettre en boule et recommencer, encore et encore…), la seconde vague réglée de même (code photocopieuse, code pour l’ « espace numérique de travail », changements d’emploi du temps…), j’ai cinq minutes pour prendre du recul, réfléchir.

Je suis en lycée professionnel. Le truc qui permet que tout le monde ait le bac. Pas forcément un emploi, hein, mais le bac, au moins, histoire de faire semblant d’être dans les clous de l’Union Européenne et de son « économie de la connaissance »…

J’aime ça. J’aime ces gamins chiants et paumés. Là, je me sens utile, même si je sens aussi tout ce qui me manque pour faire parfaitement le taff. Tant pis, j’y vais, « I just do my best » .

Debout les paumés du système

Quelle ne fut pas ma joie de voir qu’au programme de première, il y a un « objet d’étude » (un chapitre, quoi!) qui porte le doux nom: « être ouvrier en France (1830-1975) ».

Le marxiste en moi en est tout émoustillé, j’ai la barbe qui frisotte. Je me dis c’est bien d’informer les futurs exploités sur leur histoire commune. Surtout au temps de « Loi Travail, le retour de la revanche 2 » .

Hélas, trois fois hélas, quel ne fut pas mon mécontentement en lisant les précisions qui accompagnent cet énoncé. Il est en fait question de mettre en avant la « culture ouvrière » … les bals, les grèves joyeuses… l’argot… l’ouvrier dans les films, les livres…

Mais rien sur le capital.

Là, ma paranoïa instinctive sent venir le problème du socio-cul… Ou comment faire passer la pilule des luttes sociales comme une idée fofolle d’un autre siècle…

Comme si le problème était réglé, et qu’entre temps, ça va, on s’était bien amusé. Le problème du socio-cul ou comment faire passer une lutte sociale séculaire contre une exploitation inhumaine pour une joyeuseté culturelle.

Le scandale, et pas d’immunité

Le pire, c’est que le programme et la « liberté pédagogique » me permettent de traiter ces problèmes.

Mais que je risque d’handicaper la performance de mes élèves au bac en abordant des questions trop complexes.

En effet, si je leur transmets ce que je sais du système capitaliste, ma grille de lecture des événements historiques, ne vont-ils pas perdre pied face à l’analyse de documents qui porterait sur la photo joyeuse d’un orchestre ouvrier des années 30?

Et moi, j’aurais encore du taff, une fois fiché « islamo-gaucho-trotsko-terroristo-marxiste »?

Difficile. Surtout quand je vois, de ma petite position, les rouages d’une libéralisation odieuse de notre école se mettre discrètement en place… Nouveau management, publique, cette fois-ci, mais back again, pour sûr.

Alors, l’Europe?

Autre chose. L’ouvrier, on en parle jusqu’en 1975. Après pouf, à la trappe, il n’y a plus que des employés poly-flexibles, non?

Après, y’a quoi?

Ben, y’a le programme de terminale, avec trois « objets d’étude » (chapitres, hein, on oublie pas), sur l’Europe. Comment elle s’est mise en place pour maintenir la paix.

La paix sur le continent, hein, on oublie pas qu’on est en guerre un peu partout. Sans parler de la guerre économique. Comment elle a porté de grandes réalisations, comme Ariane, le marché unique… la BCE… ah non, ça, la BCE, on en parle pas trop.

Le libéralisme économique constitutionnalisé? Comment ça, vous ne savez pas que les membres de l’U.E. ont signé l’obligation d’appliquer une pure politique libérale?

Bah, c’est dommage, hein, parce que non, ça non plus, on en parle pas trop. Franchement, il n’y a pas d’autre économie possible, non? Vous savez,

There Is No Alternative

comme disait Margot la ferme du cuissot.

Pourtant on va parler de la supranationalité des institutions européennes. Mais jamais le mettre en rapport avec les politiques qu’elle impose sans questionnement possible, ni retour en arrière. Vous savez bien que la BCE est indépendante, et que c’est une bonne chose, hein, vu qu’il n’y a qu’une forme d’économie possible, que garantit justement l’ « indépendance » mystique de la BCE…

Où en étais-je, et dans quelle étagère?

Bref. Je m’arrête là, parce que je vois plus bien où je veux en venir. Et j’ai des cours à préparer.

C’est pas que je dénoncerais une sorte de propagande diffuse, hein.

Non, c’est pire. C’est une normalisation du projet économique que représente l’Europe telle qu’elle est. À droite, en histoire, on fait du « roman national » , récit porté par les dieux et qui flatte le français en cachant les vicissitudes de son histoire politique, tout va bien. À gauche, on fait du socio-cul et on normalise l’anormalité. Main dans la main, les deux politiques se rejoignent dans un libéralisme devenu LA révélation.

J’ai mal à mon pays, j’ai mal à mon Europe, j’ai mal à mon métier.

Mal pour eux, les gamins qui vont se lancer dans une vie où tous les dés sont pipés.

Ça cause... Ça cause... C'est tout qu'est-ce que ça fait... ;)