Adieu Madame Bettencourt

crédit photo Lucien Puget

« More is the cry of the mistaken Soul »

William Blake

 

A partir d’un certain chiffre, les gens déraillent

disait Liliane Bettencourt au magazine Egoïste en 1983. Et le magazine Challenges de commenter :

fort justement.

Et bien, non!

La vieille milliardaire se trompait.

Ce n’est pas une question de chiffre, c’est une question de principes, mais elle ne pouvait pas le savoir : le profit est inscrit dans son génome familial. Le maximiser est même l’obsession de sa caste. Et ce n’est pas faire offense à sa mémoire que de parler de caste.

On ne meurt pas avec la deuxième fortune de France en permettant à tout le monde d’entrer dans le cercle fermé des milliardaires. Les super-riches ne peuvent pas être nombreux : c’est mathématique. Faire fructifier le capital familial aura donc été le credo de cette femme.

C’est un euphémisme pour signifier faire le maximum de blé avec le beau pécule que Papa lui avait laissé

La Poulidor de la poule aux oeufs d’or

Liliane Bettencourt finit deuxième derrière Bernard Arnaud, le patron de LVMH, lui aussi magnat du luxe. 

On le voit, ces gens ne négligent pas le prestige. Louis Vuitton et L’Oréal, ce n’est pas Tati ou Auchan, tout de même. 

C’est même un moyen assez futé de masquer leur manière de faire de l’argent. Peut-être même à leurs propres yeux.

Les plus-values dans le secteur du luxe battent des records. Et la répartition des bénéfices entre salariés et actionnaires y est encore plus disproportionnée qu’ailleurs. C’est mathématique, on vous dit, et c’est pour cela que le champagne, les sacs à main et le parfum avec un numéro caracolent en tête du classement des performances selon Challenges.

Peut-on le leur reprocher? Comme l’écrit Jacques Généreux dans La Déconnomie, le capitalisme n’est-il pas

un système dominé par et conçu pour les capitalistes en vue d’accumuler toujours plus de capital?

Voui, mais Généreux, ce n’est pas un économiste orthodoxe, me direz-vous!

Soit!

Si vous n’aimez pas les romans à l’eau de rose, allez à l’intertitre suivant.

Selon la définition de l’Académie Française, qu’on ne soupçonnera pas d’être marxiste, définition d’ailleurs reprise par Wikipédia qui aux dernières nouvelles n’est pas non plus noyauté par le NPA, quoique, le capitalisme est défini par la propriété privée des moyens de production. Je cite : 

Un régime capitaliste existe dès lors que les individus ont le droit de posséder et de disposer librement des biens de production et des fruits de leur utilisation, ce qui implique notamment qu’ils puissent les échanger librement avec d’autres agents, et donc une économie de marché, et qu’ils puissent déterminer librement leurs arbitrages entre les différentes finalités qui leur sont ouvertes dans l’utilisation de ces moyens, dont le souci de servir les consommateurs, la rémunération des collaborateurs, la recherche du profit et l’accumulation du capital. Dans cette conception, le capitalisme est un mode d’organisation de la société qui ne préjuge pas du comportement des acteurs.

Mais le meilleur est à venir :

la recherche du profit monétaire et l’accumulation de capital ne sont que des options offertes au libre choix des propriétaires de capital, et ne constituent pas des caractéristiques du régime capitaliste lui-même.

Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Un monde où le salarié est un collaborateur, où le fruit de l’utilisation des biens de production désigne la marchandise, où la recherche du profit et l’accumulation du capital n’arrivent qu’après le souci de servir les consommateurs et la rémunération des collaborateurs…

Sur le papier en tous cas.

 

Un peu de réalisme anthropologique SVP!

Ne rêvons pas! Ce qui motive l’humain à ce niveau, c’est l’intérêt, le bénéfice, le mieux et, dès que l’argent entre en ligne de mire, le plus.

Et contrairement à ce que disait Liliane Bettencourt, ce n’est pas à partir d’un certain chiffre que les gens déraillent. C’est dès qu’il n’y a plus d’éthique et de cadre social pour les empêcher de faire n’importe quoi.

Si les institutions et le modèle social les encouragent à gagner plus et à accumuler du capital, même au détriment des autres (ce qui est forcément le cas au niveau de rendement nécessaire de cette logique pour faire des milliardaires), les ultralibéraux vont foncer tête baissée. Depuis trente ans, ils ont carte blanche et ne se privent pas.

Mais le capitalisme débridé ne recouvre pas tout le genre humain. Il ne correspond qu’à un dérèglement de la partie éthologique (animale) de la volonté.

 

Gagner est pulsionnel, accaparer est compulsif

Le désir d’argent est donc basique. Si la monnaie est culturelle, le processus d’envie-satisfaction est, quant à lui, naturel.

Mais contrairement à la faim, le désir d’argent n’est jamais physiquement satisfait. 

Il ne connait aucune limite intérieure. La satiété financière n’existe pas.

L’argent, c’est comme la drogue, les jeux vidéo ou le Nutella : on en veut toujours plus. Mais contrairement à la drogue, les jeux vidéos et la patte à base d’huile de palme, le corps ne le refuse jamais.

Il est donc d’autant plus nécessaire d’apprendre à gérer le désir de richesse. D’autant qu’on peut toujours partir courir quelques kilomètres pour compenser certains excès, mais pas s’offrir deux containers des dernières Asics pour expier sa trop grande fortune.

Renoncer au désir et le satisfaire autrement qu’en accumulant de l’argent relève, en partie, de la liberté, et, du reste, de la vertu. C’est ce qu’on nomme la frugalité.

Mangez des pommes

disait l’autre.

Contrairement à la conception libérale, la liberté ne consiste pas à faire ce que bon nous semble. C’est une idée qui a conduit pêle-mêle Nicolas Fouquet ou encore Landru, en prison.

Comme l’envie est souvent intraitable, la loi doit venir cadrer ceux qui ne gèrent pas seuls leur envie d’accaparer. On a définit le bien commun (administré par l’État) et la propriété privée (protégée par le même État) pour poser des limites.

On n’imagine pas la jungle sinon.

Sauf que les néolibéraux les moins bien intentionnés ont profité de ce cadre pour développer leurs activités lucratives au point de privilégier le gain à toute autre valeur. Quitte à en oublier les principes de base de l’humanité.

On ne parle même pas de l’amour du prochain.

Dès que vous avez commencé à faire du chiffre, madame Bettencourt, vous avez déraillé. 

Nous appelons ça, la cupidité.

Plutarque la considérait comme un dérèglement, une maladie. Et nous sommes de plus en plus nombreux à le penser.

Pour avoir la version Challenges du parcours de l’héritière

Ça cause... Ça cause... C'est tout qu'est-ce que ça fait... ;)