La déontologie, camarade, la dé…ontologie !

Ce n’est pas la théorie de la médiation qui est compliquée… C’est l’humain qui est complexe. Je sais, ça fait boniment de vendeur d’assurance ou de SAV Bouygues. Des gens sans morale, sans déontologie… 

Mais pensez donc! Quatre rationalités qui interagissent, chacune se répartissant en deux faces qui interagissent. Le tout sur trois phases dialectiques. Des axes d’analyse qui se recoupent. Forcément tout ça, ça crée du trafic.

Et encore, l’essentiel est implicite. Les facultés opèrent en grande partie à couvert. Freud l’avait bien compris, il faut un toit à un amphi 🙂 Et c’est heureux: dans le cas contraire, notre conscience en aurait le vertige, et l’étudiant, le rhume.

Mais reprenons notre présentation du modèle social là où nous l’avions laissée.

De la même manière que la personne analyse le rapport mâle/femelle pour le transformer en divisions sociales de toutes sortes, elle passe la relation génitale (géniteur/progéniture) à la moulinette pour en faire des relations d’une toute autre nature. On est pas des chiens ou des chats sur ce sujet.

Cela dit, aussi acculturé soit-il, l’hominien n’en continue pas moins à avoir des rapports sexuels. Et c’est heureux. Mais pas forcément avec un partenaire de sexe opposé. Et encore moins sur un mode bestial, ou sans tenir compte de l’inceste.

Et s’il procrée, l’humain peut concevoir d’élever un enfant qui n’est pas sa progéniture. Voire d’assurer les vieux jours de ses géniteurs en inversant les rôles. S’abstraire de l’état de nature n’empêche pas d’y retourner, mais toujours sur un mode d’une autre dimension. C’est pourquoi le sujet ne se rencontre pas comme tel : la culture a toujours d’une manière ou d’une autre œuvré en lui.

Sans blague!

Pour en revenir à la dette, eh oui, Généreux explique que tout au long de sa vie, l’humain se sent redevable envers les autre. C’est-à-dire: la société. Rien que ça. Cette obligation, il l’explique par un besoin de remercier sa famille d’abord. Puis le metteur en scène qui lui a fait confiance et toutes les personnes qui lui ont permis de jouer dans ce merveilleux film qu’est la vie.

Marcel Mauss a mis en évidence que la logique économique (monnaie contre bien) est loin d’être l’unique manière d’échanger. La formule don contre-don est au principe même de la relation interpersonnelle. 

Notez qu’on dit rendre service à quelqu’un qui ne vous a peut-être rien demandé mais qui du coup devient votre obligé. L’ennui, c’est que la mafia est au courant de cette pratique ancestrale. Et elle l’applique à sa manière…

Généreux a lui-aussi compris l’importance de la dette sociale, cette nécessité qu’il y a en nous de rembourser ce qu’on nous a donné. C’est la vie. Ça touche à l’éducation, la sécurité, l’estime, la confiance et pourquoi pas au bonheur. Et celui qui donne s’offre du bien-être à travers le don.

Sauf peut-être les capitalistes qui sont des malades chroniques et veulent tout monnayer. Comme on dit : « ils vendraient leur mère ». Et, c’est mal.

Munus, mon amour

Revenons à la théorie de la médiation. L’acculturation de la génitalité la transforme en attribution (utilité sociale) et en ministère (dans le sens de responsabilité, de rôle à tenir). Plusieurs ministères ont la même utilité sociale et plusieurs attributions sont assurées par un unique ministère. Cela ravira les amateurs d’étymologie d’apprendre que ministère et métier ont la même racine latine.

La division des tâches sociales et la répartition des responsabilités varient en fonction de l’évolution historique du contexte. Que ce soit dans un même groupe ou entre communautés. La face ontologique (statut et groupe, « qui tu es ») et la face déontologique (attribution et ministère, « qui tu dois être ») sont en interactivité permanente. Elles se déterminent même mutuellement. Rien n’arrive dans l’une qui n’ait des répercussions dans l’autre. Si tu tires d’un côté, ça bouge de l’autre. Comme les manches d’un pull trop petit.

Le statut d’un membre du groupe va évoluer si le nombre de ses attributions augmente et que la responsabilité de son ministère s’étend. Le statut des ouvriers a décliné au fur et à mesure que leur rôle social a diminué face à la mécanisation croissante. Le métier de maréchal-ferrant au moyen-âge lui donnait un statut plus enviable que celui de sidérurgiste chez ArcelorMittal… On allait parfois jusqu’à lui accorder le titre de maître de forge au sein de la corporation.

Quand le ministère rejoint le métier…

Quant au ministre qui n’est plus celui de Dieu mais de l’État, il a un agenda chargé à la mesure de sa position sociale. Et les responsabilités qu’il endosse remboursent les études rémunérées (il y a encore la racine munus là-dessous) qu’il a faites à l’ENA. Sans parler des pantoufles qu’il reçoit en général en cadeau. C’est pas rien.

On comprend pourquoi la gratuité de l’enseignement public est un facteur de cohésion sociale.

Dans le même ordre d’idées, la responsabilité déléguée par le vote mérite une reconnaissance sociale. L’élu du peuple bénéficie d’un statut qui lui assure une certaine notabilité et aussi une certaine immunité. Ça vaut pour le parlementaire ou le syndicaliste, mais aussi pour le fonctionnaire qui se met au service (du) public. Ils travaillent pour l’intérêt général et cela leur octroie un statut que d’aucun taxe de privilégié. Comme la sécurité de l’emploi par exemple. C’est du service qui s’échange et du rang social qui se gagne (ou se perd).

La mort de l’asso, ou la dissociété

Attention toutefois, à ne pas laisser l’emploi et l’argent envahir la sphère sociale! La reconnaissance n’est financière que là où circule la monnaie: elle demeure honorifique dans de nombreux cas.

Le président de l’association reste par exemple bénévole mais sa responsabilité, et par conséquent son pouvoir, n’en sont pas moindres. Sa contribution n’appelle pas rétribution. Et d’ailleurs, pour beaucoup de citoyens, l’essentiel, c’est encore de participer au fonctionnement de la communauté, avec des degrés d’engagement divers.

Le service offert appelle la reconnaissance. Et elle est proportionnelle au don de sa personne, sans que l’argent n’interfère.

Cependant dans une dissociété, le tissu associatif s’étiole faute de bénévoles. L’enrichissement personnel est alors de mise chez les responsables. Bah faut bien que ça serve, ma bonne dame!

On ne va bien évidemment pas faire le tour de la question en 80 mots. On a déjà largement explosé le compteur, là. Ce qu’il faut retenir à ce stade, c’est que le processus de transformation culturelle du sujet s’exerce ici sur un contenu naturel (sexualité et génitalité). Le petit d’homme nait en société mais n’y accède pleinement que lorsque, mature, il se fait citoyen de la nation ou membre du clan selon le contexte.

Jacques Généreux a donc tout à fait raison de contrer le modèle néolibéral d’un individu autonome mais sous contrat social. L’humain est social dès sa conception et en rapport continu avec les autres, ce qui ne va pas sans conflits mais la politique est là pour les gérer. Pas besoin de recourir à la compétition ou au marché.

La négociation n’a pas été inventée pour les chiens et que ces derniers me pardonnent!

Lâchez un scout dans la forêt, il saura survivre!

L’autonomie fonctionnelle du sujet cède la place en société à un jeu subtil. Un jeu dialectique. Entre l’indépendance de la personne et l’interdépendance avec les autres sociétaires. On est toujours capable de s’extraire de la situation, de dire « je m’en fous, j’men vais ». Mais on est toujours reliés aux autres et on sent toujours qu’on devrait y mettre du sien.

Pas question de signer quoi que ce soit comme chez Rousseau. On en est, un point c’est tout. Mais toujours avec la possibilité de ne plus en faire partie. On peut toujours se retirer du monde, renoncer à toute responsabilité, se marginaliser, sortir de l’échiquier social et vivre en autarcie.

Mais ce retrait est toujours relatif et Sylvain Tesson s’isole en Sibérie pour écrire un livre qu’il vend à ceux qui ne quittent jamais le Quartier Latin.

On peut surtout et toujours renégocier sa condition humaine, renaitre socialement. On peut toujours modifier – grâce à l’absence de la personne – les clauses de son appartenance au milieu. Faire bouger les frontières de classe, écrire l’Histoire à son avantage, exiger plus pour exister mieux… C’est l’essence même du combat politique des révolutionnaires qui entendent bien redéfinir les statuts et les rapports sociaux.

Pour d’autres au contraire, le combat politique consiste justement à tout faire pour que rien ne change, voire à revenir à un état antérieur. Ce sont les conservateurs dont les ultras sont les réactionnaires. Pour eux, il s’agit d’arrêter le mouvement, de figer l’Histoire dont ils souhaitent la fin. There is no alternative clamait Thatcher, la mère de tous les néolibéraux!

Et pour finir…

Jean Gagnepain écrivait qu’il n’y a que les rapports qui soient réels. 

Les rapports de force existent mais les liens sociaux aussi. Si les seconds peuvent se relâcher, les premiers se détendent parfois. Aucune situation sociale n’est figée à jamais. Tout peut évoluer parce que l’humain est dans l’Histoire et qu’elle est sans fin pour peu que la planète tienne le coup. Marx et Mauss, relayés par Jaurès, Polanyi, et aujourd’hui Généreux, Lordon et Sapir nous rappellent que l’ordre actuel des choses n’est qu’une option choisie.

Et qu’un autre monde est toujours possible. Faudrait tout de même pas qu’il tarde trop!

Eh, bah, il ne tient qu’à nous!

Ça cause... Ça cause... C'est tout qu'est-ce que ça fait... ;)